Le clown ferment de transformation – Article publié dans Culture Clown

Réveiller les ferments de transformation

L’enfant malade : «Dans mon hôpital idéal, il y a plus d’espace. Les couloirs sont plus larges et plus colorés. On peut y faire du roller et de la trottinette. Il y a beaucoup de clowns et les docteurs ont des costumes multicolores. »

— Catherine VANANDRUEL (coordinatrice des Clowns à l’hôpital, Bruxelles)

À Bruxelles, le projet des Clowns à l’hôpital est lancé en 1995 à l’hôpital Érasme par Daniel Cap et Catherine Vanandruel’. C’est en 2004 qu’ils intègrent un deuxième service pédiatrique au CHU Saint-Pierre. L’équipe était alors constituée de quatre clowns professionnels spécialisés dans ce domaine d’activité. Le cadre budgétaire restreint des grands centres hospitaliers semblait parfois cantonner les soignants au rôle de distributeurs de prestations. L’arrivée de clowns maladroits et imprévisibles dans ces hyper surfaces dédiées à la haute technologie est survenue en pleine crise de l’humanisation des soins. Près de vingt ans après, nous observons que la « Machine à lessiver cosmique » a mélangé le blanc des blouses avec le rouge des nez.

Le clown à l’hôpital va construire avec ce qu’il voit, ce qu’il reçoit et ce qu’il vit. Notre métier nous entraîne à avoir un sens inné du public, à sentir et à percevoir ce qu’on peut ou ne peut pas faire in situ, en partenariat avec l’équipe soignante. Pour cela, il nous faut être à l’écoute, c’est-à-dire dans le corps, dans l’état, être présent. Mais ce n’est pas encore tout…

« Dans notre société démocratique, remettre en cause des systématismes, sur le ton de la plaisanterie, c’est un des rôles essentiels des artistes. C’est faire apparaître un espace symbolique qui permet d’exprimer ce qui est insupportable et qui mérite notre vigilance. La bêtise du clown est un antidote aux maladies du pouvoir (langue de bois, hypocrisie, narcissisme.) Retrouver cette fraîcheur, ce n’est pas directement un facteur de transformation, c’est joue rie rôle de la levure fermentante dans la pâtisserie. C’est un enzyme, ça ne prend pas de place, mais c’est utile. Une autre question, ne serait-ce pas : comment pousser dans le bon sens, quelle transformation souhaitons-nous, pour quel avenir ?1 2»

Dépasser les risques du métier

La psy : « L’enfant malade n’est plus un spectateur passif, mais le chef d’orchestre d’un numéro dont il devient le héros. »

Confrontés au remue-ménage intérieur de rencontres sur le fil, les acteurs ont abandonné une part de l’égotisme qui pouvait – quelquefois — les caractériser. Si l’humour fait apparaître les choses sous un jour nouveau, c’est aussi un exercice très périlleux : ce qui fait rire un jour peut faire pleurer le lendemain. Dans cet aller-retour d’émotions pourtant sincères, nous avons senti que nous marchions sur des oeufs avec de très grosses godasses…

Pour l’acteur derrière le clown, il y a eu une prise de conscience du danger que pouvait représenter l’intervention de son clown bourré d’irrévérence et de louables intentions. Vous y voyez un paradoxe ? Là est bien la question. Que peut signifier ce concept : prendre soin de l’autre ? Le projecteur allait-il pouvoir se retourner vers ce public si particulier ? Dans notre pratique, si l’acteur se considère comme un sauveur, il peut être tenté d’interpréter ou, pire,

de résoudre les difficultés perçues chez les enfants ou ses parents. Vouloir imposer le bien-être comme but suprême, croire naïvement aux vertus toutes puissantes de l’expressivité ?

« Or, nous explique Jean Florence, ces propositions ne renferment pas seulement des a priori moraux, c’est-à-dire des prises de position sur ce que serait le bonheur ou, à tout le moins, le bien-être, mais également des a priori idéologiques qui actionnent, pêle-mêle, des théories psychologiques, sociologiques, hygiénistes, philosophiques. »3

Un autre concept bulldozer caricatural, qui accompagne parfois le clown débutant à l’hôpital, c’est la réduction de l’autre à ce qu’est supposé être sa « culture ». Un comble pour le personnage du clown, de refermer la porte et de laisser une impression moralisante ou le poids d’un stéréotype simpliste, par défaut (ou excès) de jugement. Le risque peut être d’enfermer l’autre dans sa culture ou de le blesser symboliquement en niant ses appartenances sociales4. La prudence nous enseigne qu’agir avec le clown à l’hôpital requiert de jongler entre et avec les représentations que nous avons au sujet de l’autre, des personnes issues de l’immigration en particulier. Une relation interculturelle est en effet le fruit de réajustements multiples où des aspects très intimes de la personne sont exposés, sans être tous compréhensibles… et c’est peut-être bien ainsi.

Participer à notre petite échelle à une amélioration de la condition humaine, reconnaître que nous sommes constamment en questionnement, partager nos connaissances ainsi que nos doutes, rire de nos bêtises. Pour agir avec tact et viser plus de disponibilité envers l’enfant malade ou souffrant, nous devons d’abord réveiller les ferments de notre transformation et accepter que l’hôpital nous chamboule en retour. Et comme en Belgique il n’existe aucun programme officiel, il est indispensable d’aller se cultiver dans les domaines du psychosocial et du développement personnel5, car ni le statut d’humain ni l’inaliénable humanité d’une personne ne confèrent automatiquement à cette personne l’intention de se vouloir respectueusement présente à elle-même, à l’autre, aux autres et au monde.

Retour côté artiste : un des itinéraires Bison futé pour les aspirants clowns à l’hôpital passe par Neufchâteau, à l’AKDT. Croiser la trajectoire de Lory Leshin du Rire Médecin, le temps d’un stage inoubliable, c’est faire des provisions de vitamines et d’antioxydants. Plus régulièrement, nous pratiquons, en piqûres de rappel, l’exigeant travail de l’Auguste, qui semble apporter autant de bénéfices à ceux qui le pratiquent qu’à ceux qui le regardent.3

La liberté du clown

Le commanditaire : «Après leur passage (des clowns), les enfants gardent de bonnes images en tête. C’est comme une médecine douce qui permet de fabriquer de bons souvenirs de l’hôpital. »

La nature provocatrice du regard posé par le clown et le « décalage révélateur»4 qu’il apporte ne laissent pas les médecins indifférents. La plupart, convaincus depuis belle lurette du bien-fondé de notre démarche, relativisent également les dogmes médicaux et on voit l’émergence d’une parole autonome chez les soignants. Certains n’ont de cesse de venir tester avec nous l’une ou l’autre plaisanterie assez salée. On pourrait risquer ici un parallélisme entre la figure symbolique du clown impertinent (et surtout du bouffon) et les activités exutoires qui surviennent au début de la formation des internes5.

Nous soulignons aussi l’importance de la respiration amenée par des intervenants non rompus aux exigences de rentabilité d’une institution hospitalière. Pour préserver l’audace et la spontanéité du clown, les artistes devraient toujours être libres de toute contrainte liée au service ou aux soins.

Une anecdote vécue dans la salle des urgences psychiatriques adultes : un policier ordonne aux clowns de dégager, immédiatement ! En cause : un patient agité, potentiellement violent. Les clowns vont obtempérer, bien sûr qu’ils obéissent aux ordres donnés par la sécurité ! Mais à leur manière, en opérant un repli bruyant et chaotique, en courant… au ralenti, sous les fous rires de l’assistance médicale et des patients. Un incident qui aura permis au public de questionner les tabous, de voir la réalité avec plus de liberté?

3    – Jean Florence, philosophe et psychologue, psychanalyste, professeur.

4    – Dans son ouvrage (Introduction à la psychologie inter-culturelle, De Boeck, 2012), Laurent Licata explique la tension entre ces deux tendances : la sous-estimation de l’influence de la culture sur les comportements (tendance universaliste) ou sa surestimation (tendance relativiste).

5    – Analyse transactionnelle, Systémique, Communication non violente, etc.

La communication artistes-soignants

Le soignant : « Introduire et réintroduire obstinément la dimension relationnelle, la parole et l’art, pour secouer la passivité, la routine et les automatismes… L’implication nouvelle des artistes dans les lieux de soins et d’accueil des enfants est bien plus qu’une mode : c’est une nouvelle forme de civisme. »6

Dans les services de pédiatrie, l’activité est proposée et non imposée, elle respecte le choix du bénéficiaire et de ses proches. Les enfants sont toujours informés de notre passage et ont le droit, à tout moment, de refuser l’accès à la chambre et de ne pas rencontrer les clowns.

« J’ai constaté, à peu près à chaque fois que les membres du personnel soignant me mettent en garde par rapport à un enfant “difficile ” pour eux (tentative de suicide, isolement, situation psychosociale compliquée), que quelque chose va alors se passer, que cet enfant va nous (se) révéler des capacités non exprimées, insoupçonnées, une grande richesse, de l’humour, de la créativité, qui n’avaient, jusqu’alors, pas pu s’actualiser dans ce lieu focalisé sur la maladie. »7 8 9 L’idée que le clown est complémentaire aux services de soins lorsque la communication artiste-soignant est authentique, se trouve confortée. Gérer à la fois la proximité indispensable et la distance à respecter pour que l’enfant puisse poursuivre son chemin, pour le clown comme pour le soignant, demande un professionnalisme et un solide équilibre psychique. Un savoir-être qui désarmerait tout soupçon et ouvrirait à une rencontre vraie, comme le pensait Jacques Derrida : « Le langage de l’hospitalité doit être poétique : il faut que je parle ou que j’écoute l’autre là où, d’une certaine manière, le langage se réinvente».

Le clown peut se permettre de secouer le cocotier, de shooter dans la fourmilière, de faire un massage avec un rouleau à peinture… Ce qui encouragera l’infirmière à chanter pour un grand prématuré, amènera le chirurgien à nous parler de la musique d’opéra qu’il passe dans ses écouteurs pendant les longues heures d’opérations. La culture, loin d’être un supplément d’âme facultatif, donne à la vie sa qualité. C’est en ce sens que le combat pour la vie qui est mené dans les hôpitaux rencontre tout naturellement l’acte culturel. C’est la porosité qui offrira le plus de chance de réussite aux projets nés du brassage de ces deux univers.

Un nouveau métier pour se jouer de la maladie

Nous avons cherché à répondre aux interrogations essentielles liées à ce nouveau métier. Pour nous, le clown à l’hôpital n’appartient pas à une sous-catégorie de la famille des clowns, de ceux qui ne jouent pas sur la scène ou dans un lieu dédié au culturel. Nous préférons parler d’une manière d’être, à la fois des acteurs improvisateurs en relation avec les patients et les familles, et en même temps des artistes intervenant dans les milieux de soins. Des individus sérieusement fous et sensiblement solides, équipés d’un thermomètre des émotions qui les guide pour renouer des liens, se jouer de la maladie.

Si nos méthodes artisanales s’avèrent adéquates sur le terrain, où nous avons développé au cours des années des savoirs et des savoir-être pertinents, elles le sont parfois moins quand il s’agit de plus-value ou d’objectifs opérationnels… Dans un contexte social où les postes sont éjectables et les managers manipulateurs et manipulés, notre bilan met en perspective que la bonne humeur ne suffira pas pour dépasser les aléas liés aux diminutions des apports financiers. Que notre action sanitaire et humanitaire, qui a été le fait d’une volonté politique des années 90, subira peut-être un basculement vers l’inconnu en 2014, lors des prochaines élections. Que notre rêve de poéti-fier le monde, avec des bulles de savon et un accordéon, aura fort à faire pour résister à la rationalité économique imposée par l’union européenne. Mais nous continuerons, sous le plus petit masque du monde, le patient et discret travail de l’enzyme dans une société périodiquement destinée à la crise et à la mutation.

« Être utile Ce rêve futile Un peu vain fut-il Bien plus grand que nous Où seront-ils Nos roseaux subtils Quand la crue du Nil Emportera tout. » — Claude Semal10

13 -Les bals, les BBQ et les crématoriums, un CD de Claude Semai.

Nous continuerons, sous le plus petit masque du monde, le patient et discret travail de l’enzyme…

Contact : Association des Clowns à l’hôpital, Bruxelles

Photos :

Frédéric Pauwels www.fredericpauwels. be

Clowns de l’asbl Fables Rondes. Un projet « initiative » reconnu et soutenu par la Commission Communautaire française, Service de la santé.

2 Propos de Claude Semal (conversation du 27 août 2013).

3 Nous avons la possibilité de travailler nos gammes clownesques en atelier à La Roseraie, espace de création, sous le regard expert de Carina Bonan, de la Cie Batatcha.

4 Selon la formule du fameux Dr J-B. Bonange !

5 Voir : Quelle culture pour quel hôpital ? Marie-Christine Pouchelle, ethnologue.

6 La prise en charge de l’enfant malade par Didier C. Salmon, médecin anesthésiste, in Les Cahiers DAJEP n°27,1996.

7 Gilles Gonin, clown à l’hôpital (conversation du 1*’ août 2013).

8 Michel Kesteman, directeur de l’Espace Social Télé Service : Le clown, hospitalier, ambulatoire ou intérieur : contribution à l’invention de la ville en santé ? Médicale, citoyenne ou littéraire ? Colloque 2004.

9 http://www.cultureetdemocratie.be/chantiers/art-sante

10 sante/code-de-deontologie. Outre les publications, « Art et santé » organise des rencontres, des conférences et, annuellement, deux journées de sensibilisation et d’information sur le métier d’artistes intervenant en milieu de soins.

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